david in winter

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mercredi 9 octobre 2013

Naufrage d'un guépard



   L'apparition insistante à la Une des medias d'un nom chéri de tout honnête homme ne fut pas sans me plonger dans un certain étonnement.
   Quoi? me demandai-je, quel évènement extraordinaire peut pousser ces plumitifs, pour qui toute littérature commence avec M. Marc Lévy pour culminer en Mme Angot, à évoquer l'auteur de l'un des plus beaux romans du siècle dernier ?  Ma curiosité de résoudre ce (petit) mystère était faible, les jours s'écoulèrent, gris et automnaux, mais les neuf lettres du nom étaient toujours présentes, sur le papier, sur l'écran du bidulophone, je consentis à lire les lignes entassées sous l'intriguant titre...
   Naïf que je suis ! Il n'était nullement question du vénéré auteur du Guépard, mais d'une petiote île sicilienne proche de la Tunisie (  qui, en français, s'appelle Lampédouse ) aux rives de laquelle avait coulé un rafiot transportant un troupeau humain venu s'enrichir des largesses que les autorités européennes distribuent allègrement à quiconque transgresse, de cette même Europe, les lois.
     Donc, il y avait eu naufrage, dans ce naufrage avaient péri quelques dizaines de malheureux, dont le sort déchaîna, sans grande surprise, un vaste flots de larmes compassionnelles et indignées jaillissant de l'habituel discours stigmatisant l'inacceptable aussi bien que l'inadmissible ( tout en appelant à la recherche des coupables  --un récif fourbe et pointu ? – et au vote de mesures d'urgence).
  Je ne suis pas ému. Je suis obstinément indifférent à la disparition d'êtres humains qui me sont totalement inconnus – même si je comprends la douleur et le chagrin de leurs proches, privés d'une présence aimée – et je ne vois pas pourquoi je devrais plus pleurer sur la fin de noyés africains que sur la mort d'un Brésilien foudroyé ce matin d'apolexie ou d'un Malais emporté par un cancer. A moins que je ne veuille verser des larmes sur ce fait de nature qui exige que meure tout être vivant, et alors, à chaque seconde de ma vie, je ne ferais que pleurer et gémir ( ce qui, nous a rappelé Alfred de Vigny, est également lâche ).
  Oui mais, clame le cri unanime, ces morts ne sont pas des morts comme les autres – (sous-entendant que ces autres morts , elles, ne causent nulle peine à quiconque) ! Il s'agît ici de victimes, et la victime , par le seul fait qu'elle est victime et, de préférence, victime non d'un agresseur, mais de sa propre imprudence ou cupidité, s'élève au-dessus de la masse des hommes, et est sacrée !
   Et quand cette  victime, loin d'être isolée, s'est agrégée à une masse si bien qu'elle n'est plus citée que précédée d'un nombre  -- ce nombre qui, en démocratie, plus qu'un dieu, est tout, un tout qui gouverne société et opinions – et devient en un seul mot troiscentsvictimes, seul un cœur de pierre peut être insensible à son (leur)  sort.
  Diverses particularités ajoutent au mérite de ces troiscentsvictimes  -- il s'agissait, nous dit-on, de réfugiés fuyant des guerres tribales, mais l'on ne nous dit pas que ces guerres tribales sont, sinon toujours suscitées, du moins soigneusement entretenues par les politiciens occidentaux intervenant avec férocité pour maintenir d'absurdes frontières nées de la colonisation, ou pour promouvoir un chef de clan que les analystes de la CIA ont qualifié, en tirant d'un chapeau des bouts de papier, de véritable démocrate, ( et si cette fuite, plus qu'une vague affirmation, était une vérité, je pourrais avoir quelque pitié pour ces hommes et ces femmes, qui n'absoudrait pas leur tentative d'invasion), il s'agissait, surtout, de miséreux à peau noire , qualités,-- la pauvreté, l'origine – qui, dans certaines conditions fondées non sur un principe universel mais sur le préjugé, la mode et l'air du temps, ouvrent des droits à.
  Sur ce dernier point, d'excellents éditorialistes ont écrit tout ce que la raison et le bon sens peuvent dire, pour ma part, si mes yeux ne s'humidifient pas à la pensée de ces troiscentsvictimes, je ressens pour elles quelque estime – car elles ont tenté quelque chose, même si cette chose n'est que prédation – et je les trouve plus dignement et authentiquement humaines que ces Européens qui les pleurent, tout en s'abandonnant mollement à l'agonie de ce qui fut leur propre monde.
  En l'an de grâce 1254, le saint roi Louis IX campa sur l'île de Lampédouse – c'était un autre temps, temps d'honneur et de valeur -- le temps des Croisades.

3 commentaires:

  1. C'est curieux, j'en compte neuf, moi, des lettres…

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  2. Tout à fait d'accord avec vous. Sur la valeur du Guépard comme sur l'importance du nombre. L'essentiel étant que les trois cents morts aient eu le bon goût de décéder ensemble, le même jour, lors du naufrage d'un même bateau. Car de ce genre de victimes, j'ai entendu dire qu'on en estimait le nombre à dix mille par an. Dont tout le monde se fout comme de l'an quarante car, éparpillés, ils deviennent de simples statistiques.

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