david in winter

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lundi 31 mars 2014

Vae victis



    --Eh bien, me dit madame mon épouse après le dépouillement, vous allez pouvoir retourner à vos obscures lectures.
     Je n'avais pourtant jamais imaginé qu'une victoire pût m'en détourner, pensai-je en regagnant mes tristes pénates sous les lancers de tomates et les lazzis d'une populace ricaneuse, et.. la queue basse ? Ceci est une autre histoire.
    Un récit exact et détaillé de la bataille électorale serait fastidieux, il suffit de savoir qu'au premier tour se présentaient trois listes ( un tiers des habitants étaient donc candidats...), la liste du maire sortant, celle de la première adjointe et rivale, et la notre, qui est bien connue.
    Notons qu'il se trouvait sur chacune de ces listes des conseillers sortants,  que les électeurs pouvaient panacher, c'est-à-dire fabriquer leur liste idéale, à condition qu'elle ne dépassât pas onze noms, (le nombre de sièges à pourvoir) et que sont élus les candidats qui ont recueilli le plus de voix, sans considération des listes.
     A l'issue du premier round, certains candidats de la liste du maire se trouvèrent en tête (le maire lui-même étant dans les choux, selon l'expression horticole d'un maraîcher voisin), les notres occupaient le milieu supérieur du tableau, et la liste de la rivale fermait la marche.
    Un rapide calcul nous montra qu'en additionnant aux voix octroyées à nos candidats celles obtenues par les membres de la rivale, le triomphe était facilement assuré. Réunions, marchandages, accord... nous décidâmes de présenter pour le dimanche décisif une liste d'union composée de six candidats à nous (dont moi) et de cinq venus de notre nouvelle alliée –ce qui devait nous donner la majorité au conseil, et permettre à notre chef de file d'être élu maire.
    Satisfaits de cette combinaison nécessairement gagnante, nous adressâmes à nos concitoyens une lettre  (rédigée par qui?) pour les prier de voter, en esprit de concorde, pour notre liste complète, puis nous dormîmes tranquille, et rêvèrent de nous vautrer dans les délices du pouvoir.
    Adieu, veaux, vaches, cochons, couvée !, m'exclamai-je lorque fut terminé le décompte des bulletins, nombreux car la participation fut de 91% des inscrits, ce qui contredit les analyses des politologues mondains.
    Un mauvais report de voix, le désir, pour certains électeurs de sauver par un félon panachage quelques conseillers sortants pris sur la liste du maire, peut-être un peu de méfiance envers la littérature et son chantre..., bref, si huit candidats de notre liste d'union furent élus, trois en furent expulsés pour faire place à nos adversaires – je fus des exclus.
   Pour le reste, si le maire sortant est largement battu, notre candidat à l'édilité suprême l'est également, distancé par la rivale que nous repêchâmes, et qui était arrivée en dernière position au premier tour ...
  Et donc, oui, je retourne à mes lectures.

dimanche 30 mars 2014

Jour du jugement



    Heures d'angoisse...
   Vais-je voir ce soir s'ouvrir devant moi le chemin de la gloire et des palais nationaux où, sous le petit œil d'une caméra-espionne posée par de très-vertueux journalistes d'investigation,  un champagne millésimé répand ses flots vaporeux sur les corps dénudés de lascives minitresses? Ou bien, devrai-je m'en retourner, queue et oreilles basses, dans ma triste masure que nimbe chichement le soleil noir d'une mélancolie que n'immortalisera nul Dürer ?
    Cruelle incertitude du sport... Heureusement, la lecture console, selon la belle formule que n'a pas écrite feu Jules Lemaître (comme vient de le rappeler opportunément M. Didier Goux), et hier je reçus deux livres – Firing the steam locomotive, qui est le manuel d'instructions distribué en 1947 par le réseau américain Reading Lines aux chauffeurs de ses machines à vapeur, et Perfecting the american steam locomotive de M. J. Parker Lamb (Indiana University Press, 2003), dont le titre dit le propos.
   Ce sont là des ouvrages que je vais pouvoir, afin de calmer mes nerfs agités, lire paisiblement, car nulle nécessité ne m'ordonne d'en atteindre vite les dernières pages, quel que soit le verdict des urnes, il est peu probable que je doive, dans les prochaines heures, surveiller l'égale arrivée dans le foyer d'une locomotive de morceaux de charbon qu'une vis sans fin apporte du tender, ni remettre à une compagnie ferroviaire un rapport sur une nouvelle méthode pour accroître la force de traction sans augmenter la consommation de combustible...
    Lisons, écoutons mon cœur battre à un pas de sénateur, carpe diem... , mais, quand viendra le temps du dépouillement, quel vacarme résonnera dans ma poitrine politicienne!

vendredi 28 mars 2014

Une piquante énigme (pour adultes seulement)



    La lecture de la Correspondance de Marcel Proust, dans la très-érudite édition de M. Philip Kolb, me passionne, fascine et réjouit, non parce que j'y trouverais un éclairage de la Recherche  -- l'œuvre de génie porte en elle toute sa lumière -- , et encore moins pour la stupide croyance qu'il faut connaître l'homme pour comprendre et juger son ouvrage –je suis, moi aussi, Contre Sainte-Beuve – mais (il y a d'autres raisons) pour les mystéres qu'elle recèle.
   Cette Correspondance, ce sont les lettres retrouvées, celles qui sont perdues semblent avoir été extrêmement nombreuses, et nous ne possédons que rarement les réponses des destinataires, si bien que nous voyons se nouer des affaires dont le dénouement nous restera à jamais ignoré, et que nous rencontrons des conclusions d'intrigues dont nous sont cachées les prémisses.
    Citons.
   Au printemps 1909, Marcel Proust écrit à son ami intime Robert de Billy:
   "J'attendais (...) pour pouvoir vous annoncer que le petit instrument était en lieu sûr. Or il m'arrivait enfin mais d'un modèle extrêmement savant, muni de deux bourses d'un prix exorbitant pour la mienne, d'une forêt de poils, etc. Ce réalisme répugnant et dispendieux ne m'a pas semblé faire l'affaire. N'était-ce pas plutôt un plus idéaliste succédané que voulait la veuve de l'homme de Dieu. La forme grossièrement imitée elle saurait mieux l'imaginer elle-même  dans le plaisir offert par un instrument plus élémentaire et meilleur marché qui prétendrait plutôt suppléer, voire à imaginer, qu'à décrire. Bref, j'ai renvoyé cette pièce d'anatomie. Et l'autre, le simple, toujours annoncé, qui me fit envoyer à sa recherche de jeunes cohortes dans des lieux trop bien faits pour elles, je ne l'ai pas encore reçu. Comme il eût été plus expéditif de m'offrir moi-même. "On ne bande pas tous les jours", comme me disait le duc de Castries, mais enfin j'aurais pu changer parfois les tristes vigiles de celle qu'un conte de La Fontaine avait fait sœur de charité, et dont votre poétique, habile aux transpositions nécessitées par les coutumes luthériennes, a fait la veuve d'un pasteur. J'ose espérer enfin que je lui ferai parvenir le "Bonheur des Dames" avant que vous ayez reçu ce poulet."
    Indiscutablement, le "petit instrument" est ce que les Anciens nommaient olisbos et les modernes godemiché, mais qui est la lubrique et ecclésiastique veuve? Aucune indication, hélas, ne nous permet de dévoiler son identité. Et qui sont ces "jeunes cohortes" que Proust (qui en ce temps ne sort jamais de sa chambre) envoie à la recherche d'un objet dont la vente est clandestine, puritanisme bourgeois oblige, et ne se trouve guère que dans les lupanars? Et la proposition de consoler lui-même l'inconnue ne jette-t-elle pas un doute sur une homosexualité, dont Proust s'est toujours défendu avec la plus extrême vigueur ?
     J'attends, et espère, qu'un  proustien aguerri vienne résoudre ces piquantes énigmes.

jeudi 27 mars 2014

En campagne



    Quelle joyeuse excitation!
    Entourés de la foule des militants qui entrent et sortent des vastes bureaux de notre quartier général, les bras chargés de depêches, messages de soutien, affiches rutilantes et victuailles de chez le bon traiteur, nous dictons des ordres à nos responsables de quartiers, nos consultants en marketing, nos organisateurs de visites sur les marchés tout en souriant aux caméras de CNN ou de la BBC, tandis que notre trésorier comptabilise le bel argent qui, pris dans les poches des contribuables pour les gros billets et venus de la générosité de nos supporters pour la menue monaie, arrive à flots continus (bien que toujours en quantité insuffisante –nous avons des frais, et aussi des ruses).
   Discrètement, notre tête de liste s'est enfermé dans les toilettes de marbre rose avec une sémillante secrétaire afin de lui confier une mission urgente, d'anciens adversaires, distancés au premier tour,  viennent nous prêter allégeance en échange de promesses de places, des intellectuels engagés et des artistes intermittents , sentant tourner le vent de la subvention, veulent, pour les uns, nous flatter de portraits hagiographiques dans des news magazines, et, pour les autres, concourir à notre victoire en donnant un concert-happening apte à nous concilier jeunes chômeurs, prolétaires revendicatifs et bourgeois éclairés.
    Ce tableau d'une grande armée en bataille est, hélas, trop idyllique, il a déplacé une réalité en un autre espace, transporté la réalité d'une oubliée campagne (tant pis pour l'ambivalence...) en celle, plus flamboyante, d'une grande ville.
   Car ici, entre vallons, étangs, prairies et forêts, force est de reconnaître que l'oreille ne perçoit pas le fracas des troupes militantes, que l'œil ne voit pas de forêts de micros et que, dans les mains tendues ne tombe nulle obole (obligatoirement prélevée sur autrui).
  Ici, nous avons dû, avec nos colistiers, nous cotiser pour régler l'impression de notre unique affiche, qui fut apposée sur le panneau réglementaire que nous contraignîmes le maire sortant, notre concurrent, à sortir d'une grange en maugréant et qu'il fit placer par le cantonnier municipal ( et à mi-temps) à l'abri des regards de très éventuels passants, de même que nous partageâmes les frais d'envoi aux électeurs de notre profession de foi et de nos bulletins de vote – car, en nos bourgs et villages, non seulement rien des dépenses de propagande n'est remboursé mais ce qui ailleurs est à la charge de M. Etat l'est ici à celle des candidats (où est passée sainte Egalité ?).
   Oublions ces fiduciaires mesquineries, réjouissons-nous d'avoir pu tenir dans la salle des fêtes une réunion publique où nous eûmes le plaisir de recevoir deux électrices (les mâles étaient aux champs, ou devant leur téléviseur) et qu'un entrefilet nous fut consacré dans la gazette locale, en sortant de ce débat, je glissais à d'amicaux moutons broutant dans un prè voisin les réponses préparées pour les questions qui ne furent pas posées. En d'autres temps, c'est au café du village que se fût poursuivie la discussion, mais, victime de la télévision et des contrôles d'alcoolèmie, l'établissement a fermé il y a trente ans, comme tous les commerces ruraux, et comme demeurent closes les portes de l'église, que ses prêtres ont désertée, mais à son ombre, le cimetière se porte bien et accueille fréquemment de nouveaux clients, car on enterre plus que l'on ne baptise.
   Ainsi va , en notre campagne, la campagne électorale.

mercredi 26 mars 2014

Un peu d'analyse politique



    En décembre 1908, Marcel Proust écrit à son ami Georges de Lauris:
   "(...) voulez-vous que je vous prête quelques ouvrages scandaleux que j'ai fait acheter à la vente  de M. Mirabaud [président de la banque de même nom et régent de la Banque de France, mort l'année précédente], mais c'est tellement immonde que c'est presque difficile à prêter. Ah! ces banquiers protestants membres de la Société Evangélique !"
   Dans une lettre suivante au même, Marcel Proust précise :
   "Je ne voulais pas Georges vous envoyer des livres "troublants" mais de cette pornographie qui mortifie les sens. Ce sont deux Verlaine secrets, immondes et stupides."
   Les "Verlaine secrets" sont les recueils Femmes et Hombres, que je me suis empressé de relire. Cette relecture a fait naître en moi des pensées de pure philosophie, dont la nature érudite et un peu ardue trancherait vilainement avec la nature primesautière de ces chroniques.
   D'autant qu'à côté de ces histoires de cul et de con, pour employer les termes mêmes du délicat et charmant poète de Crimen amoris, le verdict des urnes a créé une situation qui tantôt réjouit ("par ici, la bonne soupe") , mais parfois désole, et effraye, au point que le festival d'Avignon se prépare à être enfin pleinement off en émigrant aux Minguettes ou à la Courneuve.
   Cette situation trouble la digestion du Président, qui a trop copieusement banqueté avec l'Empereur de Chine, inquiète des commis qui entendent vrombir à leurs oreilles le mot de fusibles et provoque, dans les toilettes des palais nationaux et les soupentes des opposants, la tenue de maints conciliabules.
  Vaste agitation dont l'examen  demande du recul, il vous faudra donc, délicieuses lectrices et fidèles lecteurs, attendre un peu pour que vous soit ici livrée l' analyse politique pertinente et argumentée nécessaire à l'élaboration d'une synthèse adéquate.