david in winter

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vendredi 14 mars 2014

Au-dessus du bourbier-- Marcel Proust



    Quand le spectacle du monde ne nous offre qu'intrigues dérisoires, machinations misérables, lamentations hypocrites et glapissements imbéciles, quand rien de ce qui se joue ne s'élève au-dessus des triviales éructations d'un Ubu, marionnette forgée par les grasses plaisanteries de lycéens ricaneurs, quand tous discours et écrits ne charrient que les plus vulgaires truismes mêlés aux plus insolents mensonges, à seulement effleurer du regard ce sinistre bourbier, l'esprit s'épuise à y chercher, en vain, une ombre d'intelligence, la conscience s'amollit et le plus lucide observateur sent le risque d'être gagné par la contagion de ces miasmes putrides – s'il ne veut se perdre, il est temps de prendre quelque hauteur.
    Dans une lettre adressée à la mi-juin 1901 à Anna de Noailles (née Brancovan, et princesse roumaine) qui venait de publier Le visage émerveillé, Marcel Proust écrit:
  "Car si on cherche ce qui fait la beauté absolue de certaines choses, des Fables de La Fontaine, des comédies de Molière, on voit que ce n'est pas la profondeur ou telle ou telle autre vertu qui semble éminente. Non, c'est une espèce de fondu, d'unité transparente où toutes les choses, perdant leur premier aspect de choses,  sont venues se ranger les unes à côté des autres dans une espèce d'ordre, pénétrées de la même lumière, vues les unes dans les autres, sans un seul mot qui reste au dehors, qui soit réfractaire à cette assimilation."
   Puis Proust ajoute, entre parenthéses : " je sens que je suis moi-même incompréhensible à force de mal dire, mais cette idée me vient pour la première fois et je ne sais comment l'exprimer."
   Proust se plaît, dans sa correspondance, à se montrer exagérément humble , et nous ne tiendrons ici pas compte de cet inutile scrupule, car ces lignes, fort compréhensibles, expriment avec génie (et justesse ) ce qu'est l'œuvre d'art.

5 commentaires:

  1. L'extrait de lettre que vous citez est admirable. Je ne connaissais pas cette correspondance et je vous remercie.

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    1. La seule édition, aussi complète que possible..., de la correspondance de Proust est celle de Philip Kolb (21 volumes) que l'éditeur (Plon) laisse honteusement épuisée, et est devenue difficile à trouver.

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    2. Cet extrait est merveilleux, et ce que dit ici Proust de La Fontaine ou de Molière éclaire aussi magnifiquement son œuvre, cette cathédrale du temps, comme dit J-Y Tadié.

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  2. Les miasques sont ils un néologisme forgé à partir de masque et miasme ?
    Sans doute s'agit il plutôt d'un lapsus calami issu du champ théâtral de nos marionnettes politiques !

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    1. ...une bête faute de frappe, que je vous remercie de m'avoir signalé, et corrige.

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