david in winter

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dimanche 16 mars 2014

Une recette de bonheur



   Toujours, il y a un prix à payer, il est ici faible.
   Il suffit, en premier lieu, de renoncer à certaines activités, nées d'engagements pris plus souvent envers soi-même qu'envers des tiers, et donc de menue nécessité, puis de décider d'ignorer le vacarme du monde, pour cela, puisque toujours ont été bannies radio et télévision et ostracisée la presse écrite (là où il est bavardé de l'actualité), ne plus allumer l'un de ces écrans où viennent s'afficher nouvelles et commentaires, toute cette information qui irrite ou désole, sans rien faire connaître qui mériterait d'être appris. Cela fait, qui ne demande d'autre effort que s'abstenir de routines, nous voici redevenu propriétaire de notre temps, et un homme libre.
   Cette liberté, nous l'emploierons à ce qui nous réjouit et nous élève, et nous fait ainsi connaître le bonheur : relire les Mémoires de M. le duc de Saint-Simon, cette fois dans l'admirable édition qu'en donna M. de Boislile, dont les notes et appendices, chef d'œuvre d'érudition historique intelligente, éclairent le passé et en percent les mystères.
   Pourquoi Saint-Simon plutôt que Chateaubriand, Balzac, Voltaire ou Bossuet? Pour le hasard qui m'a fait retrouver, dans un tout autre ouvrage, en citation, ce portrait de la princesse d'Harcourt, née Brancas et morte en 1715, dont je livre un extrait:
  "Cette princesse d'Harcourt fut une sorte de personnage qu'il est bon de faire connaître, pour faire connaître plus particulièrement une cour qui ne laissait pas d'en recevoir de pareils. Elle avait été fort belle et galante; quoiqu'elle ne fût pas vieille, les grâces et la beauté s'étaient tournées en gratte-cul. C'était alors une grande et grosse créature fort allante, couleur de soupe au lait, avec de grosses et vilaines lippes, et des cheveux de filasse toujours sortants et traînants comme tout son habillement sale, malpropre; toujours intriguant, prétendant, entreprenant; toujours querellant, et toujours basse comme l'herbe, ou sur l'arc-en-ciel selon ceux à qui elle avait affaire. C'était une furie blonde, et de plus en plus une harpie : elle en avait l'effronterie, la méchanceté, la fourbe, et la violence; elle en avait l'avarice et l'avidité; elle en avait encore la gourmandise et la promptitude à s'en soulager, et mettait au désespoir ceux chez qui elle allait dîner parce qu'elle ne se faisait faute de ses commodités au sortir de table, qu'assez souvent elle n'avait pas loisir de gagner, et salissait le chemin d'une effroyable traînée, qui l'ont maintes fois fait donner au diable par les gens de Mme du Maine et de Monsieur le Grand [le grand écuyer, Louis de Lorraine ]. Elle ne s'en embarrassait pas le moins du monde, troussait ses jupes, et allait son chemin, puis revenait disant qu'elle s'était trouvée mal:on s'y était accoutumé. Elle faisait des affaires à toutes mains, et courait autant pour cent francs que pour cent mille."
  "(...) Sa hardiesse à voler au jeu était inconcevable, et cela ouvertement. On l'y surprenait : elle chantait pouille, et empochait; et, comme il n'en était jamais autre chose, on la regardait comme une harengère, avec qui on ne voulait pas se compromettre."
   Elle était aussi "grande dévote de profession", "allait à toutes les dévotions et communiait incessamment, fort ordinairement après avoir joué jusqu'à quatre heures du matin."
   Faut-il ajouter qu'elle battait ses domestiques, et qu'il arrivait qu'elle fût rossée en retour ?
   "Un matin que [cette servante] était seule dans la chambre de la princesse d'Harcourt, (...) elle ferme la porte en dedans, répond à se faire battre comme elle l'avait déjà été, et, au premier soufflet, saute sur la princesse d'Harcourt, lui donne cent soufflets et autant de coups de poing et de pied, la terrasse, la meurtrit depuis les pieds jusqu'à la tête, et, quand elle l'a bien battue à son aise et à son plaisir, la laisse à terre toute déchirée et toute échevelée (...)".
   (Mémoires, ed. Boislile, Paris, 1893, tome X, p. 366 sqq., où vous trouverez la suite ce portrait, avec d'autres aventures et mésaventures de cette princesse – que Mme la duchesse de Bourgogne, épouse du Dauphin, appelait Princhipionette , pour la faire rager.)
   Et comme je ne fais pas ce que je dis, je m'en retourne lire la Correspondance de Marcel Proust; j'en suis au tome V, sur vingt-et-un, et ne peux m'en arracher.

6 commentaires:

  1. C'est curieux, moi qui n'ai que bien trop peu pratiqué M. le duc, je me souvenais parfaitement de ce portrait de la princesse d'Harcourt.

    Sinon, vous êtes un homme dangereux, mon cher, car voilà déjà plusieurs jours qu'à cause de vous l'envie grandit chez moi de ressortir Philip Kolb de son rayonnage…

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  2. Je vous conseille (cruellement) les années 1904 et 1905 (mort de sa mère).

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    1. Deux volumes que je n'ai pas, évidemment…

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  3. Le style de ce passage, par son élégance, compense le côté peu ragoûtant de son sujet !

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  4. Monsieur Desgranges, je lis vos billets et si je ne laisse pas de commentaires, ce n'est par désintérêt des sujets, simplement je ne suis pas un littéraire, je laisse donc des gens mieux aptes à écrire sur un tel texte.

    Je suis dans les lecture "les somnambules"

    http://www.herodote.net/Les_somnambules-bibliographie-519.php

    Merci pour votre gentillesse.

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