david in winter

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lundi 3 mars 2014

Le dieu internet et les enfants de Prométhée



   Un dimanche à la campagne.
  Confortablement installée en tenue légère dans son boudoir aux murs ornés de gravures et dessins de Fragonard, Félicien Rops et Tom of Finland (entre autres), madame mon épouse se préparait à regarder sur l'écran de son ordinateur, via internet, l'un de ces spectacles pornographiques qui font ses délices tandis que, penché sur ma table de travail dans mon bureau aux murs ornés des portraits de Mgr le duc de Bordeaux, Aristote et Bossuet (entre autres), j'annotais le Traité des premiers principes de Damascius.
    Un cri se fit entendre, qui était un appel à l'aide.
    Je me précipitais, m'enquis du drame..., l'ordinateur de madame mon épouse était privé, démuni, amputé de toute connection, et l'intervention d'un mâle, supposé généralement meilleur mécanicien, philosophe (etc.) et en l'occurrence décrypteur de mystères informatiques, aussi nécessaire qu'urgente.
   Les derniers cris de la technologie passant outre notre province, nous sommes connectés au dieu internet grâce à une installation par satellite, qui répand ses bienfaits par les cables du courant électrique, et refuse de fonctionner lorsqu'il pleut beaucoup ( ce qui est fréquent en notre belle province), que souffle le vent du nord, ou pour quelque caprice soudain et imprévisible.
  Dans ce dernier cas, il suffit de débrancher des bidules, compter une douzaine de moutons, rebrancher, et la connection clignote joyeusement en signe d'amicale présence.
  Le mâle s'affaira donc selon des procédures familières, puis, ayant l'esprit scientifique, s'aperçut que son propre ordinateur étant, lui, connecté, il ne pouvait s'agir d'une défaillance de connexion du systéme, et que le souci était propre à l'ordinateur de sa primesautière épouse.
   Des menus furent ouverts, des aides sollicitées ( mais il faut être connecté pour qu' elles  répondent à une question sur une absence de connection... ), des clic confirmèrent des ok, des demandes de mots de passe de sécurité satisfaites, et des injonctions de fournir des clés ignorées, rien n'y fit.
   Après une heure, et même plus, de vains efforts, le mâle renonça, et s'en retourna, la queue basse et sous les ricanements de son épouse, remâcher la frustration née de son échec en abandonnant Damascius pour le plus joyeux Pervigilium veneris, dont l'auteur nous est inconnu.
   La mauvaise humeur nuit à la justesse du raisonnement, et la pensée que provoqua , comme un réflexe pavlovien, cette mésaventure, pensée qui était on perd beaucoup de temps avec internet, demandait , outre le mépris que devrait entraîner sa banalité, un meilleur examen.
   Cette pensée, formulée à la suite d'une tentative de réparation sans effet, ce qui est effectivement du temps perdu (quoique nécessaire...), conclut, à partir d'un épiphénomène (une panne), à un jugement global, existentiel, sur une technologie.
   En soi, aucune technologie ne fait ni perdre ni gagner de temps. Elle permet de réaliser plus vite certaines actions (on se déplace plus vite en automobile qu'à pied), ce qui est incontestablement un gain de temps, mais comme très souvent nous n'effectuons ces actions que parce qu'elles sont devenues rapides, que signifie, pour notre vie, ce temps gagné ?
   Ou: sur quoi exactement, sur quelle portion de cette quantité finie de temps qui nous est attribuée et est bornée par notre mort, s'exerce ( s'exercerait) ce gain?
   Imaginons qu'internet (ou la locomotive, ou le téléphone) n'existe pas. Le temps que je passe (car si réduite soit la durée, c'est quand même du temps qui s'écoule et se consomme...) sur internet, ou à voyager en train, etc., ce temps, je l'aurais utilisé à autre chose  ( l'expérience du passé montre que les hommes consommaient leur temps avant l'apparition de diverses technologies...). Certes, je pourrais, en théorie, faire moins de choses différentes, mais ce n'est  pas certain, car il semble que les humains aient tendance à remplacer une occupation dominante par une autre occupation dominante, plutôt que diversifier leurs activités.
   Je m'engage ici en un propos qui demanderait un développement circonstancié, argumenté, donc plus long que la dimension que j'autorise à mes billets ( d'où mon choix habituel de textes ironiques ou facétieux plutôt que sérieux), je dirai seulement que, résolument prométhéen, j'ai la plus grande sympathie a priori ( et même souvent admiration) pour les inventions techniques, que je pense que vouloir leur accoler un signe positif ou négatif ( dire : bien ou mal, utile-inutile etc.) n'a tout simplement pas de sens, ces inventions sont, parfois nous pouvons les maîtriser, d'autres fois nous en sommes victimes  -- bilan ?
   Chacun (et chacune) répondra selon son expérience, sa perception de sa vie, ses désirs déçus ou comblés, ses préjugés et ses connaissances  -- comme il le sentira, et non comme il voudrait prétendre le savoir.
   En post scriptum, une curiosité psychologique : mon intention était ici d'examiner la compatibilité , ou l'incompatibilité, d'une société hiérarchisée, telle notre ancienne monarchie, avec le chemin de fer, je me suis égaré.

6 commentaires:

  1. Je note que tandis que Mme votre épouse s'adonne à d'austère travaux, vous vous vautrez dans le futile...

    Maintenant que vous nous avez mis l'eau à la bouche, on attend avec impatience votre étude sur la compatibilité/incompatibilité monarchie/chemin de fer.

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  2. Vous me connaissez Michel, vos histoires philosophiques me laissent aussi froid que le cul de la serveuse quand il est est mal emballé mais vos considérations techniques me passionnent.

    J'ai le même problème chez ma mère. Parfois, elle ne reçoit plus internet alors que je l'ai si mon ipad et mon iPhone. La seule solution était de brancher le bordel et de prier ce qui dans une famille communiste du Centre Bretagne est mal venu. Ce week-end, il y avait ma sœur avec son portable et son smartphone et sa fille avec sa tablette (nous sommes très branchés dans la famille). Les appareils se déconnectaient un par un un et nous nous engueulions joyeusement. Un vrai bonheur, ces week-ends progressistes en famille.

    Les trois gonzesses ont fini par se liguer contre montre moi. C'est lamentable d'autant que je suis le seul compétent, doublement, même : homme et informaticien.

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    1. Merci, Nicolas, pour ces confidences familiales et sexistes.

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  3. Je note quant à moi que si l'ordinateur de votre épouse recherchait une connection, il est naturel qu'elle ne la trouve point. Le votre, plus raisonnable, aurait pu lui indiquer qu'une recherche de connexion eut été plus indiquée.

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    1. La novlangue internet serait-elle de l'américain simplifié?

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