david in winter

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vendredi 22 novembre 2013

Races, femmes, préjugés



   Polygraphe à qui il arriva de vendre sa plume selon les aléas du temps, mais érudit extraordinaire, M. Jacques-Barthélémy Salgues ( 1760-1830) publia en trois volumes parus en 1810, 1811 et 1813 une œuvre remarquable intitulée Erreurs et préjugés à travers les âges (réédition : Paris, 1999, avec une agréable préface de M. Hubert Monteilhet, dont les romans ont fait mes délices ).
   Feu Salgues ne distingue pas entre l'erreur et le préjugé qui certes souvent se confondent , bien des préjugés naissant d'erreurs, mais ce n'est pas là une nécessité , et le préjugé peut, à la suite de meilleures observations, se révéler expression d'une vérité.
   Quoiqu'il en soit, M. Salgues donne l'impression d'avoir lu tous les livres, des Anciens à ses contemporains, et c'est avec autant de verve que d'ironie subtile qu'il en extrait, et commente, récits extravagants,  jugement aberrants et conclusions désinvoltes auquels il oppose, plus souvent que les acquis d'une science nouvelle, le simple bon sens.
   Abordant la question des races, il commence son chapitre par cette interpellation :
   "D'où viens-tu, animal à deux pieds, sans plumes, avec ta peau noire, tes yeux ronds, ton nez épaté, tes grosses lèvres et tes cheveux crêpus ? Es-tu, comme moi, formé à l'image de Dieu? Proviens-tu du même père et de la même mère que moi ? Est-ce Adam et la belle épicurienne Eve qui t'ont donné naissance ? Ces pères du genre humain s'amusaient-ils, en variant leurs plaisirs, à créer  alternativement des enfants blancs et des enfants noirs, des rouges, des cuivrés et des blafards, comme Jacob créait des agneaux de diverses couleurs en mettant sous les yeux de leurs mères des batons blancs et des batons noirs ? Si j'en crois d'honnêtes théologiens, tu descends de Caïn , à qui Dieu noircit l'épiderme pour le punir d'avoir tué son cher frère Abel; ou de Cham, que le Très-Haut condamna à avoir le nez épaté, les cheveux crêpus et un teint de suie pour avoir méchammment révélé la nudité de son père et s'être permis envers lui de très indécentes épigrammes."
   S'ensuit une longue énumération de multiples opinions et assertions, les unes exprimant, par la science anatomique , l'infériorité certaine des hommes noirs , d'autres célèbrant les grandeurs et beautés des civilisations d'Afrique, certaines enfin, comme les travaux de M. Blumenbach (1752-1840), fameux naturaliste et heureux propriétaire de la plus belle collection de crânes et peaux humaines d'Europe, se perdant en de vaines recherches des origines.
  De ce pittoresque fatras, exaltant ou abaissant tour à tour l'humain à peau noire, laissons le lecteur démêler l'erreur du préjugé, quant à M. Salgues il serait injuste de l'accuser de la moindre pensée contraire aux lois d'aujourd'hui.
   Et, autre créature dont l'appartenance à l'espèce humaine fut longtemps incertaine, la femme?
     Après avoir cité le trop oublié traité intitulé : Quod mulieres non sint homines ( Que les femmes ne sont point de l'espèce humaine ), dont l'auteur fonde son propos sur les œuvres des Pères de l'Eglise et de théologiens variés, M.  Salgues rappelle que :
    "Vers le commencement du douzième siécle, un docteur de Paris [ Amauri de Bène] ne s'avisa-t-il pas de ressusciter la doctrine d'Aristote, et de répéter que les femmes n'étaient qu'un ouvrage informe, une production vicieuse échappée des mains de Dieu dans un moment de faiblesse ou de distraction? Que fit l'évêque diocésain ? Il convoqua un concile : on examina la doctrine incivile du théologien, on la déclara hérétique, mal sonnante, on la frappa d'anathème . Et pour venger le beau sexe d'une manière exemplaire, on ordonna que le corps du docteur [ prudemment mort auparavant]  serait exhumé et traîné à la voierie ; ce qui fut exécuté à la grande satisfaction de nos jolies parisiennes."
   Eh oui, en ce barbare Moyen-Age dominaient déjà les défenseurs des droits des femmes...
   Etres humains donc que les femmes, mais égales des hommes ?
     Un véritable raz-de-marée dc citations, rassemblées par M. Salgues , nous prouvent que loin de se contenter d'être égales, les femmes sont quasiment en tous domaines supérieures aux misérables mâles!
    Hélas, il n'y a pas unanimité, car quelques savants, ignorant sans doute les beaux romans de Mme Riccoboni et de Mme Cottin, indubitables preuves de l'excellence féminine, déduisent, examen de crânes à l'appui, du plus petit volume du cerveau de nos compagnes une infériorité d'intelligence.
    Mais quittons ces périlleux débats, aujourd'hui tranchés par des lois, car M. Salgues a également abordé le régne animal, examinant le pour et le contre sur, par exemple , la repousse de la tête du colimaçon fraîchement décapité ou les qualités de maître à danser de la tarentule.
    L'ouvrage de M. Salgues est aussi divertissant qu'instructif, mais pour en composer un équivalent contemporain, il faudrait prévoir plus de trois volumes.

4 commentaires:

  1. Ce Monteilhet, c'est bien celui qui a écrit un roman centré sur Néron, dont je garde un excellent souvenir ?

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    1. Ce M. Monteihet a écrit une bone vingtaine de chefs d'oeuvre, son Neropolis ( qui doit beaucoup aux conseils de mon maître Pierre Grimal ) étant quelques niveaux en-dessous...

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  2. Votre Salgues me semble bien indécis.Son manque de préjugés n'est-il pas une erreur ?

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    1. Et vice-versa ?

      (Lien chez vous ; ça marche !!!)

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