david in winter

david in winter

vendredi 8 novembre 2013

Enquête sur les nuits de Racine et Louis XIV



   Septembre 1696, à Versailles. Le Roi souffre d'un anthrax au cou, fort douloureux, et peine à s'endormir. Dans son Journal , Philippe de Courcillon,  marquis de Dangeau, écrit :
  "Lundi 3. Le Roi fait veiller, la nuit, dans sa chambre Racine pour lui lire les vies de Plutarque pendant qu'il ne dort pas.
   Mardi 4. Le Roi passa assez bien la nuit, et Racine, qui lui lisait la vie d'Alexandre, eut fort peu de temps à lire; le Roi dit que ces lectures-là l'amusent et le divertissent.
   Mercredi 5. Le Roi dormit assez bien ; il a très peu de douleurs.
   Jeudi 6. La santé du Roi est toujours au même état; il dort bien et l'appétit lui est revenu."
   A maintes reprises, le duc de Saint-Simon reproche à Dangeau d'être fade, insipide, ici, nous lui en voulons de ne pas nous en avoir dit plus, de ne pas nous avoir rapporté dans le détail ces nuits où Racine était au chevet de Louis XIV et qui excitent en nous l'ardente curiosité de connaître les propos que tinrent le poète et le monarque, mais le Roi guérit, sans autre mention de Racine – nous ne savons même pas s'il lut les seules nuits des 3 et 4 septembre, ou si la lecture se poursuivit jusqu'à la complète disparition du mal.
   Peut-être le marquis de Sourches, plus disert que Dangeau, et dont les Mémoires couvrent, pour l'essentiel, les mêmes années, nous fera-t-il entendre quelques phrases..., ouvrons-le... las, Sourches, moins familier du souverain que Dangeau, ne rapporte que ce que savaient les courtisans—un bulletin de santé :
  "3 septembre. La plaie du Roi allait fort bien, elle se faisait belle, mais il y avait encore certain bourbillon à tirer qui pouvait être longtemps à sortir."
    Puis Sourches relate l'incision que firent, le 8, les chirurgiens – " Felix lui donna quatre grands coups de ciseaux et quatre petits" – opération que Louis XIV supporta avec son courage habituel  -- "il dit qu'on ne l'épargnât point" et " ce qu'il y eut d'extraordinaire fut qu'après une si rude opération , le Roi ne laissa pas de dîner en public dans son salon" – mais... Racine ? Pas un mot.
   Heureusement, Louis Racine, dans sa biographie de son père, Vie de Jean Racine, rapporte :
   "Le Roi aimait  à entendre [Racine] lire, et lui trouvait un talent singulier pour faire sentir la beauté des ouvrages qu'il lisait.Dans une indisposition qu'il  eut, il lui demanda  de lui chercher quelque chose propre à l'amuser; mon père proposa une des Vies de Plutarque  : "C'est du gaulois, répondit le Roi." Mon père répliqua qu'il tâcherait en lisant  de changer les tours de phrase trop anciens, et de substituer les mots en usage aux mots vieillis depuis Amiot. Le Roi consentit à cette lecture, et celui qui eut l'honneur de la faire devant lui, sut si bien changer en lisant , tout ce qui pouvait, à cause du vieux langage, choquer l'oreille de son auditeur, que le Roi écouta avec plaisir , et parut goûter toutes les beautés de Plutarque; mais l'honneur que recevait ce lecteur sans titre fit murmurer contre lui les lecteurs en charge."
   Dans les divers papiers de Racine qui nous sont parvenus, aucune ligne ne concerne  ces lectures, mais nous trouvons des annotations de Plutarque , qui sont en fait de brefs sommaires extrayant de chaque Vie ses leçons morales, ainsi, pour Alexandre :
   "Le naturel d'un homme se reconnaît plutôt dans une petite affaire que dans beaucoup d'autres grandes. C'est une chose plus digne d'un roi de surmonter ses passions que de vaincre ses ennemis. C'est une chose digne de la grandeur d'un roi, de souffrir qu'on parle mal de lui lorsqu'il fait bien. Tâcher de se vaincre en bienfaits , et non en forces."
   Ici se termine mon enquête, j'en ai rassemblé tous les éléments, de l'incompréhension pour un prince né en 1638 de la langue qu'écrivait Amyot en 1542 à la jalousie des titulaires de charge, peut-être inspireront-ils un écrivain amoureux du grand Siècle ( et doué de quelque génie...) pour qu'il nous conte ces nuits de Racine et Louis XIV...

   Note : en ce temps, amuser signifiait distraire, divertir, et non faire rire ou sourire.

5 commentaires:

  1. C'était avant quand nos dirigeants avaient grand soif de culture de nos jours pour hollande se faire lire les aventures de Oui-Oui par Sophia Aram pour soulager des escarres, ça doit plus être une souffrance qu' un soulagement.

    Bien à vous.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci, bon grandpas, mais j'ignore tout de ce sophia aram... c'est quoi ?

      Supprimer
    2. C'est une dame se prétendant humoriste mais surtout adoubé par la gauche bien-pensante, la version féminine de "Jamais la Bouse" donc d'une nullité la plus affligeante.

      Supprimer
  2. Souhaitiez-vous, par ce titre aguicheur, vous concilier les bonnes grâces du lobby LGTB ? J'espère qu'il n'en était rien.

    Intéressante notation sur l'évolution de la langue. Ainsi Amyot écrivait, selon Louis XIV en "gaulois". Nous ne dirions pas la même chose d'écrits datant des années 1860. L'école est passée par là, "figeant" (plus ou moins) la norme. Vu l'effondrement (le mot n'est pas trop fort) du niveau scolaire, on est en droit de se demander si d'ici cent cinquante ans nos bavardages seront compréhensibles....

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ce titre est effectivement là par souci de prostitution à l'audimat....

      Supprimer