david in winter

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vendredi 27 décembre 2013

Ô saisons!



 A défaut de trêve de Dieu, c'est à la trêve des confiseurs que l'actualité doit d'avoir pu se mettre en vacance, et seul nous parvient l'écho ténu d'une molle routine – dans ce noir pays où le Président expédia ses troupes humanitaires afin de faire cesser les massacres, ces mêmes  massacres redoublent de violence, nous apprennent les gazettes, tandis qu'une nouvelle augmentation du nombre des chômeurs doit se comprendre par baisse de hausse, inversant ainsi, et fort logiquement, la fameuse courbe dont les pics et les creux hantent les nuits présidentielles.
    Le mérite de ces insignifiances est de ne pas nous détourner de l'essentiel, et de nous permettre, tel l' indiscret diable boîteux de Lesage , de tendre l'oreille aux propos qu'échangent Albertine et le Narrateur, au premier tiers de La prisonnière.
    Tous deux, côte-à-côte et liés par un amour dont la perversité ambiguë infiniment disséquée fait les délices de M. Marcel Proust, du Narrateur, et peut-être moins de la jeune femme, écoutent, d'une chambre qui me semble plus située dans les communs de l'hôtel de Guermantes que dans son corps ducal, les cris de Paris que poussent marchands et artisans ambulants. Entre le rémouleur et le vitrier, d'autres humbles commerçants proposent choux ou carottes, et Albertine s'écrie:
   "--Et dire qu'il faut attendre encore deux mois pour que nous entendions: "Haricots verts et tendres haricots, v'la l'haricot vert."
    Cette phrase peut-elle être comprise par une Albertine d'aujourd'hui qui, se promenant smartphone à l'oreille dans les allées d'un très-concentrationnaire hypermarché, voit dans les rayons abondance de fruits et légumes en un temps que ceux-ci, en nos contrées, ne poussent pas? Cette jeune personne peut-elle seulement imaginer que jadis il y avait une saison pour les haricots verts, et que tant que n'était pas venue cette saison, il fallait, pour en déguster, attendre? Et deviner qu'il y eut des siècles où l'on ne trouvait pas tout, partout, chaque jour de l'année, mais où le menu de nos repas dépendait du rythme et des révolutions de notre terre?
   Certes, il y avait là une inégalité, certains mois étant plus favorisés que d'autres pour la récolte des fruits du sol, mais le progrès des transports et des techniques de conservation la rabota heureusement, les fraises des bois se mangent à Noël entre mangues, kiwis et autres curiosités devenues plus communes que le chou ou le petit pois, et les champignons d'automne font les délices des agapes printanières.
   Ainsi la satisfaction de nos papilles est-elle devenue immédiate, elle ne s'accompagne plus du charme d'un désir qu'émoustillait l'impossibilité de le contenter à l'instant même qu'on l'éprouvait, et qui croissait dans l'attente , je crains que ne s'y soit aussi perdu un délicat plaisir.

8 commentaires:

  1. La satisfaction immédiate entraîne la perte du désir, moteur de l'homme.

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  2. Je me souviens fort bien que, dans les années soixante de mon enfance, les population vivant dans le quart nord-est de la France, ce qui était mon cas, ne pouvait trouver sur les étals du poisson de mer que les vendredis. simplement parce que, les autres jours, il ne parvenait pas jusqu'à eux.

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    1. Et aussi parce que c'était le jour maigre, mécréant! , et c'est pour cela qu'il arrivait le vendredi.

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    2. Mais je sais bien ! Il n'empêche qu'à partir des années soixante-dix, le vendredi était toujours maigre, mais on s'est mis à avoir du poisson tous les jours…

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  3. Dans le même ordre d'idée, nos génies de l'Ifremer ont mis au point une huître modifiée appelée huître des 4 saisons ou huître triploïde. Celle-ci, devenue stérile, ne fabrique plus de laitance, grossi plus vite et est consommable toute l'année.
    Pour en savoir plus.

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    1. Ça viendra ça viendra...
      Que ne ferait-on pas pour contenter la languissante Albertine.

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    2. Dites : c'est pas déjà un peu transgenre le bigorneau ? Comme l'escargot ?

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