david in winter

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dimanche 15 décembre 2013

Le rapport sur la désintégration de la société ex-gauloise



   Le Président s'étira voluptueusement. Loin des tracas de la ville capitale et des orages contestataires, bien décidé à profiter en toute bonne conscience de son escapade dans cette plaisante colonie dont le climat tropical était particulièrement plaisant en hiver, et qui, lui avaient appris ses conseillers, relevait de son gouvernement, il s'était fait accompagner, plutôt que de Concubine numéro 2 dont les babillages engagés le lassaient un peu, d'une fringante ministresse récemment canonisée par un magazine féminin, un métaphilosophe mondain et un collectif de théologiens inuit, et dont les ancêtres avaient ensemencé de leur sang et leurs larmes cette terre désormais couverte de champs fertiles et de bureaux d'aide sociale.
   La veille, la ministresse, coquettement vêtue d'un pagne traditionnel, avait, sur la grand place de la préfecture et devant un peuple en liesse, allumé le bûcher où allait se consumer , pour avoir été déclaré coupable d'apologie de crime contre l'humanité, le roman, jadis célèbre mais un peu oublié,  de Frédéric Soulié Le bananier (Paris, 1843 ), dans lequel un philanthrope abolitionniste achète une plantation pour en libérer les esclaves et découvre que ceux-ci, nourris, logés, blanchis (selon la formule consacrée) par des maîtres bienveillants en échange d'un léger travail accompli au son des rires et chansons souhaitent que rien ne soit changé à un sort qui satisfait leur tempérament (et conforme à leur nature, eût précisé Aristote).
  Le souvenir de la cérémonie citoyenne emplissait d'une tendre émotion le cœur sensible du Président qui, dans le plateau de douceurs indigènes (mangues, papayes, litchis etc.) apporté pour qu'il se sustentât, attrapa le fruit d'une plante monocotylédone de la famille des musacées, commença d'en ôter la peau , se souvint de ne pas la jeter à terre car elle pouvait le faire glisser, quand... "Ding ding!" fit son smartphone arc-en-ciel, lui signifiant ainsi l'arrivée d'une alerte de notification. Il regarda, ne put retenir une exclamation:
   --Pathétique andouille ! Goîtreux des Pyrénées! Crétin des Alpes!
   --Qu'est-ce, mon Président ? s'enquit la ministresse, dont les yeux de gazelle s'étaient emplis d'inquiétude.
    --C'est Premier commis !
    Le Président expliqua. Profitant sournoisement de l'absence de son maître, Premier commis avait mis en ligne sur son site primoministériel le Rapport sur la désintégration de la société ex-gauloise, établi, après des mois de labeur honnêtement rétribué, par les membres les plus éminents du Politburo (chercheurs en recherche, syndicalistes dyscoles, sorciers canaques, universitaires dyslexiques, etc.) .
   Cette publication avait entraîné Premier commis dans un pugilat électronique et 2.0 , mené à  coups de touitts assassins, avec le chef de l'Opposition officielle et subventionnée, qui avait fait ricaner des commentateurs malveillants, nuisant à la crédibilité du gouvernement , à la baisse de la rétractation du PIB et aux ondulations de la courbe du chômage.
   Surtout, elle avait dévoilé la feuille de route d'un vaste programme de mise en conformité de la population indigène avec les acquis les plus généreux de la sensibilité nouvelle.
   --Et pourtant, dit le Président, quoi de plus légitime que cette proclamation de l' égalité des langues ! Comme l'ont prouvé nos anthropologues culturels , en ce même siècle où Corneille comptait péniblement les pieds de ses fascistes alexandrins, dans une savane où paissaient en gai vivre-ensemble gazelles et lions, des bardes de génie composaient des épopées sublimes que nous eussions conservées si ces peuples n'avaient eu l'excusable étourderie  d'omettre d'inventer l'écriture!
   "Quant à nettoyer notre passé de toute trace de ces hommes que les scientifiques américains nomment dead white men et ont depuis longtemps chassé de leurs manuels d'Histoire, ce ne serait que rattraper un retard qui peut nous mettre au ban de l'Unesco et nous exclure de toute communauté du savoir!
   "Et cette dimension arabo-orientale des terroirs bretons ou auvergnats, n'est-elle pas l'expression fraternelle d'une géographie enfin  débarrassée de ses vieux démons ethnocentristes!
   "Enfin, n'était-il pas temps de créer ce crime de harcèlement racial, indispensable complément de ces prohibitions du harcèlement religieux, du harcèlement patronymique et du harcèlement discriminatoire que je viens d'ordonner de voter...
    "Il n'y a rien dans ce rapport qui ne s'inscrive dans la logique de mon action, rien qui ne soit d'une parfaite cohérence avec le monde nouveau que j'entreprends de bâtir et dont les premières pierres humanistes ont été posées, s'il faut le préciser, par mes prédecesseurs.
    Mais, en habile politique et fin connaisseur de l'état d'esprit des diverses couches de populations qu'il gouvernait avec sagacité, le Président avait observé que des groupes attachés à d'obscurantistes superstitions pouvaient opposer quelque résistance à la destruction, pour leur bien, de modes de vie et de pensée ancestraux, et qu'il lui fallait donc agir par petites touches législatrices, infusées avec autant de discrétion que de constance,  sans dévoiler en son entiéreté le vaste plan d'ensemble qui ferait accéder les desouche au bonheur fusionnel de leur absorption par un Autre conquérant.
  -- Que faire ? s'interrogea le Président. Je ne peux nier le rapport sans me renier, je ne peux l'avouer sans risquer un vacillement de mon indice de popularité...
   --Il y a une solution, murmura la ministresse en lui jetant, sous ses longs cils enduits de khôl, un regard chargé de complice tendresse.
   Alors le Président convoqua porteurs de caméras et de micros et, à la question qu'il avait demandé qu'on lui posât, il répondit:
    --Je ne suis pas au courant.
    Puis il passa à autre chose, guerres exotiques, marchés du siècle, concassage du squelette de Frédéric Soulié – et tout fut oublié.

***Le rare dyscole se rencontre chez M. le duc de Saint-Simon.
***Frédéric Soulié (1800-1847) fut l'un des romanciers et dramaturges les plus féconds et les plus lus ou applaudis de son temps. Il est conseillé de lire ses Mémoires du diable.

7 commentaires:

  1. Excellent ! Quel homme, ce président ! Et quelle chance il a de vous avoir pour hagiographe !

    Merci pour ce rare dyscole ! Je le replacerai !

    "Gauchiste est bien souvent dyscole
    et ce d'autant plus qu'il picole !"

    Ceux qui verraient en ce distique une basse attaque contre le chef d'un parti de gauche honorablement connu feraient preuve de TRÈS mauvais esprit.

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    Réponses
    1. Un chef de parti de gauche "honorablement connu" ???
      Où ça ?

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  2. Vos textes sont tout simplement brillants. Ils me rappellent ces chroniques que l'on pouvait lire dans "Le Point" et dont le nom de l'auteur m'échappe, ou bien encore cette saga parodique du règne de Sarkozy écrite par Patrick Rambaud.
    Bravo.

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