david in winter

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samedi 18 janvier 2014

Paul Morand et Jacques Chardonne : censure ?



   Un alléchant billet de M. Didier Goux et un article enthousiaste (sous un titre d'une atroce vulgarité) de M. Christian Millau dans Service littéraire, gazette où les excellents Jacques Aboucaya, Pierre-Robert Leclercq ou Alain Paucard côtoyent les plus consternantes médiocrités, m'ont incité à acquérir le tome I ( 1949-1960) de la Correspondance de Paul Morand et Jacques Chardonne , qui vient de paraître.
   J'ai (momentanément) abandonné mon bon marquis de Sourches et la Cour du Roi-Soleil pour dévorer ( cliché peut-être, mais verbe ici nécessaire) les onze cent cinquante pages de ce volume à la typographie élégante, imprimé sur un beau papier et au brochage d'une parfaite solidité, hélas, le texte est souillé d'une très-abondante annotation qui, selon la norme imposée par l'épicier de la rue Sébastien Bottin, est bouffone de cuistrerie ou de vacuité, et parsemée de curieuses inexactitudes, ces notes sont placées en bas de page, pour troubler le plaisir de lecture.
  Plus ennuyeux, une "note sur le texte" de l'éditeur (au sens intellectuel, c'est l'homme qui a établi ce texte) avertit que sur les 1.022 lettres échangées durant cette période, il n'en a retenu que 800, les 222 (c'est beaucoup...) missives éliminées étant coupables de "répétitions" ( le lecteur aurait pu en juger) et de "concerner des questions éditoriales" – ce qui m'eût intéressé. Ce préfacier , un M. Delpuech, étant mort en 2005,  nous trouvons ensuite un "avertissement" qui nous informe que les lettres sont présentées "avec le moins d'aménagements possible".
   Lettres supprimées, lettres "aménagées", la maison G*** aurait-elle eu peur du terrorisme régnant pour ne pas livrer le texte intégral de cette Correspondance d'auteurs sulfureux ? Le travail d'édition aurait été terminé en 2005 (certaines sources disent différemment...), la publication est de novembre 2013, huit ans pour aménager, huit ans pendant lesquelles la censure est devenue de plus en plus féroce et implacable..., ne faisons pas de procés d'intention, mais toute coupe appelle le soupçon,  d'autant que, dans un article sur cette publication, M. Jean d'Ormesson écrit nettement que les lettres ont été "expurgées"....
    Des tomes II et III sont annoncés ( le total des lettres est de trois mille), je ne sais pour quand, et je n'espère pas que les épargnera plus le ciseau d'Anastasie.
    Ce qui nous est livré de cette Correspondance dont je crains qu'il ne faille se contenter pour les décennies à venir—est, littérairement, un chef d'oeuvre, c'est également un chef d'œuvre de liberté d'esprit – rien ne retient Morand et Chardonne dans leurs jugements, aussi bien sur leurs amis que sur leurs ennemis ( ils connaissent absolument tout le monde), rien non plus dans la composition des missives, passant sans transition des conseils de jardinage aux considérations politiques, des soucis de santé aux projets de publication, et de tentatives d'élection à l'Académie à la recherche d'un hôtel.
   C'est la vie qui ici palpite et s'exprime avec une vigueur impérieuse, et je ne vois pas d'auteur contemporain qui soit aussi vivant que ces deux morts.

8 commentaires:

  1. Je redis ici ce que je viens de vous écrire par mail : il est bien dommage que l'index ait été complètement saboté, dans la mesure où toutes les indications de pages (en tout cas la quinzaine que j'ai testée au hasard…) ne correspondent à rien dans le corps du texte.

    Ces réserves – la vôtre et la mienne – étant faites, c'est effectivement une lecture aussi jouissive que passionnante. Avec le plaisir, au bout d'une quarantaine de pages, de ne même plus avoir besoin de vérifier qui écrit à qui, tant les styles des deux sont reconnaissables.

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    1. Gros malin, va...
      Les chiffres des entrées de l'index renvoient aux numéros des lettres , car les lettres sont numérotées, de 1 à 800, ce qui est lisiblement écrit en texte de l'index, lequel est sans reproche.
      Cela dit, la censure exercée par l'épicier G***, et sans oser l'avouer franchement, est une abomination.

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  2. Ciseaux d' Anastasie ou paire de ciseaux, s' il vous plait! Le ciseau (à bois ou à pierre) étant un burin à lame aiguisée s' employant avec une massette n' est vraiment pas approprié pour découper du papier ou du carton. Je reste étonné qu' un littérateur de votre qualité soit tombé dans cette confusion.

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    1. J'ai pensé qu'Anastasie ne méritait pas le pluriel .

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  3. Dans Causeur (n°09) Jacques de Guillebon cite Chardonne :" Gallimard a toujours une équipe prête pour tous les régimes et toutes les occupations".
    Le travail était terminé en 2005. On est en 2014... le principe mercantile de précaution appliqué à l'alternance politique ?

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  4. On aimerait bien savoir qui sont les "consternantes médiocrités" visées en début d'article !

    La lecture de votre blogue me comble ! Puissiez-vous continuer longtemps votre labeur quotidien....

    Matthieu

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