david in winter

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samedi 25 janvier 2014

Hommage à deux Maîtres



   Dans l'enthousiasme imbécile d'une adolescence nourrie de lectures dévorées sans discernement, brûlant de devenir un nouveau Lautréamont ( mais post-moderne), j'écrivis un long, sinistre et désespéré poëme en prose, qui ne figurera pas dans mes opera omnia.
   En ce temps, M. Jean Paulhan, codirecteur, avec M. Marcel Arland, de la Nouvelle nouvelle revue française, recevait les jeunes auteurs, chaque mercredi, de 15 à 17 heures.
   La NRF ! La NRF de Gide, Valéry, Larbaud, et qui récupéra, une fois leur succès assuré chez d'autres et plus audacieux éditeurs, Proust, Céline, Malraux, et tant de gloires de nos Lettres!
   Joindre mon nom à celui de mes idoles..., je tremblais, mais M. Paulhan recevait, et j'y fus.
  M. Paulhan me reçut donc dans son bureau de l'hôtel gallimardesque, je lui remis, prosterné, mon manuscrit puis lui dis mon admiration pour son œuvre, il m'écouta avec bonté et, m'indiquant que je pouvais me relever et sortir, me promit de me lire, et de m'écrire.
  Durant les semaines qui suivirent, mes nuits furent occupées de rêves de gloire, mes jours à guetter l'arrivée du courrier.
  Plus d'un demi-siècle passa, ce matin encore, ouvrant ma boîte aux lettres, n'y avait-il pas , sous des prospectus, une missive venue de la rue Sébastien-Bottin ? Non, rien, toujours rien, mais lundi peut-être...
   Dans le tome II ( 1950-1959) de son  Journal , le romancier et critique Jacques Brenner rapporte un dîner avec Jacques Chardonne, qui parle de Paulhan en ces termes:
  "Paulhan a souffert à la NRF d'être entouré de géants. Qu'était sa propre littérature à côté de ces chênes immenses qui s'appelaient Proust, Valéry, Claudel? Il fallait ruiner ces chênes. Alors il introduisait souterrainement  de petits rongeurs, des vermisseaux, des vibrions. Et il vous soufflait : le génie, ce n'est pas Claudel, c'est Cingria ! En fait, il attendait la mort des géants. Quand il serait seul, il régnerait enfin. Eh bien, les géants sont morts. Ce que je reproche à Paulhan, c'est de continuer quand même à donner de l'importance aux rongeurs et aux vermisseaux."
   [Voici expliqué pourquoi M. Paulhan ne me publia point : il redoutait l'ombre d'un nouveau et immense chêne].
    Jacques Brenner dit de Chardonne qu'il est "très méchant" – à le lire, nous en avions eu le soupçon.
    Et l'autre pilier du temple, M. Marcel Arland, de l'Académie française ?
   Jacques Brenner narre une soirée avec le Maître.
   "Quand j'arrivai à la NRF, je vis tout de suite qu'il était ivre. Il avait le visage rouge et en sueur.(...) Il y a aussi France [maîtresse d'Arland] dans le bureau. Quand Arland sort pour pisser, elle me dit: "Veillez à ce qu'il ne boive plus ce soir. –Vous pourriez peut-être venir dîner avec nous?" Elle (...) décide se dévouer."
   Durant le dîner, Arland boît plusieurs pichets de vin, puis commence une tournée de divers bars, Arland conduisant sa Hotchkiss ( qu'il a peiné à retrouver...) et Brenner étant "effrayé à l'idée de monter en voiture avec cet homme ivre". A l'hôtel du Pont-Royal, rencontre avec Chagall – Arland lui dit qu'il s'est "privé de vacances pour acheter des Chagall", "C'est gentil d'acheter des Chagaux", répond le peintre.
   Autres bars, re-voiture. "Rue du Bac, devant un café, Arland renversa un vélomoteur garé au bord du trottoir, raconte Brenner. La rue était libre et bien éclairée. Pour renverser ce vélomoteur, il semblait qu'il fallait y mettre de la bonne volonté." Un homme sort du café, un policier en civil aussi, altercation. Arland " hurle qu'il est dans son droit, que cette affaire est inadmissible : "Je suis Marcel Arland, le directeur de la Nouvelle Revue française!"
   L'affaire se calme, re-re-voiture, autres bars. Rencontres de divers intellectuels. Puis, à deux heures du matin,  au Royal, éclate un déballage extraordinaire entre Arland  qui , avant le dîner, avait téléphoné à sa femme qu'il rentrerait un peu en retard , et sa maîtresse (dont il sera, au passage, admis qu'elle avait également couché avec Dominique Aury, maîtresse de M. Paulhan, après avoir été accusée d'avoir embrassé Blondin).
   "Arland, écrit Brenner, se tourne vers France : " Quand je vous ai rencontrée, certains amis m'ont dit: "Elle est belle fille, il y a quelques coups à tirer, et c'est tout." J'ai pensé que ce n'était pas tout. J'ai essayé de faire quelque chose de vous, je me suis trompé. Vous m'amusiez hier soir, au Marigny, quand vous êtiez toute fière que Maurice Noël nous saluât. Ce n'est pas vous qu'il saluait, ma petite. C'était l'amie de Marcel Arland. Je vous ai faite, vous l'oubliez. Sans moi, vous n'êtes rien. Il n'y a aucune mesure entre vous et un Marcel Arland. Sans moi, vous êtes une fille assez jolie et rien de plus. Rien. Vous êtes... Comment dire ? un corps public, voilà ce que vous êtes."
   Ah, exquise politesse, surannée galanterie de mes vieux maîtres...

  *Le Journal de Jacques Brenner (1922-2001) , posthume (Paris, Fayard, 2006-2008), comporte cinq volumes de huit cents pages; c'est un document capital sur le monde littéraire (et les tristes amours des intellectuels homosexuels...); j'en ai parlé plus longuement dans la Chronique des Belles Lettres, en vente dans toutes les bonnes librairies.

4 commentaires:

  1. Mais c'est qu'ils étaient très sympathiques ces deux grands personnages !

    Cela dit, je ne saurais trop recommander la lecture de La Chronique des belles lettres aux lecteurs de ce blog.

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  2. C'est curieux, ce “rapport” de Brenner : je ne sais pourquoi, il me semble que j'aurais volontiers classé Arland dans la catégorie des “bourgeois bien élevés”, du même genre que Martin du Gard (Roger) ou Schlumberger. Il est vrai que je connais si peu…

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  3. Brenner est très véridique.
    Quant à Roger M.d.G. , le sexe semble avoir été son seul sujet de conversation.

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