david in winter

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lundi 17 février 2014

Sur la dictature de l'Opinion



  "Le mensonge et la crédulité forment l'Opinion", a écrit Paul Valéry; toute formule, et qui se donne des airs de maxime, nous séduit par sa concision que l'on imagine exprimer la pure essence d'un long et studieux raisonnement, aussi à première lecture ce qu'elle énonce nous paraît-il d'une grande justesse, et déchirant le voile de trompeuses apparences.
  Mais prenons le soin de la regarder de plus près, d'en soupeser les termes et de jouer à les changer par leur contraire, pour écrire, par exemple : "La vérité et l'incrédulité forment l'Opinion", ne pouvons-nous observer que la négation d'une vérité produit le même effet d'erreur que l'adhésion à un mensonge ? Et conclure que ce qui nous est offert comme un principe universel n'est que  partielle approximation ?
   Cette Opinion elle-même , que Paul Valéry a couronnée d'une majuscule impliquant qu'elle est opinion publique, et dont il est convenu de déplorer la dictature, quelle est-elle ?
   Elle s'exprime aujourd'hui par ces sondages divers dont sont friands les medias, et tout particulièrement par ceux qui demandent à des messieurs et dames nommés échantillon représentatif  s'ils ont, de tel ou tel politicien, une opinion favorable ou défavorable.
   Modeste et fort marginal réactionnaire, non seulement je n'appartiens pas au moindre échantillon représentatif, mais je me refuse, en ce domaine, à avoir la plus petite opinion, ayant la très ferme conviction que tout politicien est un être néfaste et malfaisant, et peu me chaut sa personne, dont je n'ai nulle connaissance. De plus, l'opinion est chose légère, qui se fixe ou s'envole au grè des humeurs, réservons-la aux menus divertissements, pour les choses plus graves, je prétends posséder, je le répète, des convictions, à moins que je n'avoue une ignorance, qui n'est pas un déshonneur.
   Mais M. et Mme échantillon représentatif ont, eux, une opinion sur les individus qui les gouvernent, opinion nées de bribes de phrases entendues à la télé, d'annonces d'actions commentées de ci de là sur des plateaux télé, et du physique plus ou moins avenant (et vu à la télé) de l'objet du sondage, il peut s'y ajouter des commentaires, louangeurs ou hostiles, sur ce même objet qui, parfois, seront lus dans un journal.
   Cette masse d'informations ne forme pas une connaissance, mais fournit une impression qui créera une émotion  , creuset  d'une sympathie ou d'une anthipatie, et face au sondeur M. Sondé et Mme Sondé cocheront un favorable ou défavorable dans le choix duquel la raison n'a nulle part.
   Le résultat de ces sondages concourt à former l'Opinion, celle-ci se nourrit et s'accroît de sa propre existence, le citoyen moutonnier se laissera entraîner par la masse dominante des favorables ou défavorables, tandis que celui qui se plaît à ne pas se mêler au troupeau se rangera dans le camp contraire, je ne sais si cela conduit à un équilibre, ou accentue les oppositions.
    Ce qui importe est que cette Opinion existe, et qu'elle a pour socle, non la réalité, mais la perception, toute nerveuse, de cette réalité, le vrai et le faux, le bien ou mal, n'ont pour elle nulle pertinence, elle est caprice, ou colère, ou amour, et elle gouverne, en capitaine ivre de navire démâté.
  Elle décide aussi des élections , c'est très-comique.

4 commentaires:

  1. Gustave Le Bon n'écrivait pas autre chose, avec une prémonition étonnante, dans sa Psychologie des Foules en 1895.

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  2. Belle démonstration mais retournable également :
    Si M. Sondé et Mme ont une opinion, c'est parce que ceux qui les gouvernent en profèrent parfois aussi des opinions. Et qui leur sont désagréables aux oreilles.
    Me semble-t-il. M. et Mme Sondé ne sont pas que des veaux.

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    1. Je n'ai point écrit que les sondés sont des bovidés....

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    2. Plutôt des ovins que l'on convie à l'isoloir, et ce d'autant plus aisément qu'on les a assurés que leurs votes blancs seraient comptabilisés à part des votes nuls et de l'abstention. Pour autant, la valetaille qui encombre les rédactions s'est bien gardée de leur expliquer que leurs votes ne seraient pas comptabilisés avec les suffrages exprimés. Autrement dit, « Se vogliamo che tutto rimanga come è, bisogna che tutto cambi ! »

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