david in winter

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mardi 8 avril 2014

Marcel Proust : les voies de la passion (I)



   Des décennies durant, j'ai négligé Proust.
   Bien sûr, en cette adolescence où je m'efforçai de tout lire, c'est-à-dire tout ce qu'il fallait lire selon les diktats de la mode et de l'académisme réunis, j'avais lu la Recherche, et même Contre Sainte-Beuve, Jean Sainteuil, Pastiches et mélanges et Les plaisirs et les jours (n'échappérent à cette  boulimie imitée de Bouvard et Pécuchet que les traductions de Ruskin...)  mais, ce qui me revient en découvrant une lettre de Proust à Raymond Roussel, j'en fus moins marqué que par Locus solus ou Impressions d'Afrique, ainsi, dans mon paysage intellectuel, des excroissances baroques me dissimulaient le monument sublime.
  Il y a quelques mois, je trouvais le loisir, et la volonté, de "relire" –en fait, d'enfin véritablement lire – la Recherche, et bien avant d'en être arrivé à Un amour de Swann, je fus convaincu, et irrigué, du génie unique et ultime de l'œuvre.
   Désormais, Proust est installé au plus haut rang d'un Panthéon d'accés plus difficile que l'ancienne église Sainte Geneviève républicanisée, aux côtés de M. le duc de Saint-Simon, Voltaire, Chateaubriand et Balzac. Corneille et Bossuet  y demeurent ègalement, et sans doute Hugo, (et d'autres...) mais, pour le moment, restent à un autre niveau, non de suprématie littéraire, mais de relation de moi avec eux : pour Proust et ses compagnons, ma passion pour l'homme est aussi intense que pour l'œuvre.
   Point de malentendu : j'ai l'absolue conviction qu'il n'est nul besoin de connaître la vie d'un auteur pour en comprendre les écrits, et que la vie éclaire l'œuvre est une faribole inventée par des pédants besogneux, mais la lecture de certains textes, très rares, fait naître en moi un irrépressible désir de pénétrer dans l'intimité de cet auteur et de le sentir vivre, parce que le lire m'a fait l'aimer d'amour, peut-être est-ce là un désir de midinette, je n'en ai pas honte.
  Comment me glisser dans la chambre de l'aimé, le suivre dans les salons et entendre sa voix, non lorsqu'il rédige, mais lorsqu'il parle?
   Une biographie, la moins cuistre possible pour ne pas en être trop irrité, me servira de béquille chronologique, puis reste à rassembler tout ce que l'auteur lui-même a écrit qui n'est pas l'œuvre, en excluant, bien sûr, les brouillons et variantes de cette œuvre, matériaux qui ne valent rien puisque rejetés par leur géniteur, et tous les souvenirs des contemporains qui l'ont fréquenté.
   Ainsi, comme je l'ai fait pour Balzac, me voici, après avoir fouillé chez les libraires d'occasion..., devant un ensemble autour de Marcel Proust. J'en ai commencé l'exploration, la première sensation que j'en éprouve est un élan de tendresse, une envie fraternelle, et respectueuse, de prendre par les épaules ce perpétuel malade, de la maladie qu'il se créa et entretint obstinément, et le serrer contre moi pour le consoler d'être aussi constamment malheureux, en lui révélant qu'en transfigurant ce malheur par ses phrases, il a conquis l'immortalité.
  A suivre, pour des anti-révélations.

12 commentaires:

  1. Je contresigne ce billet des deux mains, s'il m'est permis ! Nous voilà frères en prousterie…

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  2. L'absence d'étrangers dans votre Panthéon découlerait-elle d'une certaine méfiance à l'égard des traductions ?

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    1. Homère, Shakespeare, Dostoievski, etc. etc., je ne veux pas faire de "name dropping".

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  3. Remarquable billet, comme bien d'autres, et qui souligne à la fois la nocivité de ces époques mortifères gouvernées par des pédants stériles, et la puissance des œuvres géniales qui demeurent, malgré tout.
    Un peu de réarmement moral (dire le vrai) n'est jamais inutile !
    C. Monge

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    1. Merci.
      Et c'est ainsi que commence la résistance...

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  4. Est-ce que vous connaissez ce documentaire (sur Proust) ?

    https://www.youtube.com/watch?v=s60bNcVr4IE

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    1. Merci, mais je ne regarde jamais ces choses.

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    2. Ces choses ?

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    3. Ces trucs, bidules et petites bêtises internet...

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    4. Cette "petite bêtise" dure une heure, elle date de 1960 et l'on y entend de magnifiques témoignages de Cocteau, Morand, Berl, Daniel Halévy, Lacretelle, Céleste Albaret. Vous avez bien tort de vous priver de cela...

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  5. Oh, comme vous êtes érudit monsieur!

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