david in winter

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vendredi 19 juillet 2013

Considérations sur l'Histoire (I)



   Un correspondant de M. Didier Goux, qui avait ouvert une sorte de débat sur l'enseignement de l'Histoire, lui a adressé un message public pour reconnaître l'utilité de l'apprentissage de la chronologie, ce dont nous le remercions, mais en ajoutant qu'il ne fallait pas négliger les "mouvements profonds".
  Hélas, ces "mouvements profonds" ne sont pas des faits historiques, ils ne sont qu'une interprétation idéologique et, s'ils peuvent être étudiés dans un cours sur les doctrines politico-philosophiques, ils n'ont nulle place dans un cours d'Histoire.
   Ils ne sont qu'une construction arbitraire née du choix tout aussi arbitraire d'une périodisation.
   Quelques exemples ( j'en emprunte la méthode aux travaux essentiels de M. Daniel S. Milo dont on lira avec profit l'ouvrage fondamental Trahir le temps (Histoire).)
   Etudions la Rome antique de sa fondation au dèbut des guerres puniques, nous voyons un mouvement profond du peuple romain vers la République, mais déplaçons-nous de la fin des guerres puniques au règne de Marc-Aurèle, et sur cette autre longue durée , nous voyons un mouvement profond du peuple romain allant de la République à l'Empire , ou regardons  l'Europe de 1900 à 1940, et se dessine un mouvement profond des peuples vers les régimes totalitaires ( ou autoritaires ) , avançons maintenant de vingt ans jusqu'en 1960, le mouvement profond nous montrera le cheminement des mêmes peuples vers la démocratie, je laisse mes lecteurs s'amuser à inventer d'autres périodes historiques et en extraire le mouvement.
   Une fois posé le mouvement profond , vers ceci ou son contraire, reste à puiser dans le fourre-tout des données "socio-économiques" les éléments qui justifieront a posteriori le mouvement profond annoncé a priori, le choix est vaste et nous verrons surgir comme sa cause première le développement ou la décadence des foires, les mariages d'argent de la noblesse ou l'invention du chemin de fer. Il existe toujours, à toute époque, un état socio-économique, d'une nation, d'un peuple, d'un continent, et l'on en tire sans peine ce qui peut sembler justifier ce que l'on a affirmé.
  Ces prétendus mouvements de l'histoire ne sont qu'un masque de l'absurde sens de l'histoire hégélo-marxiste, lui-même fondé sur cette autre absurdité conceptuelle, la philosophie de l'histoire.
   Lorsque je créai, en 1989, la collection "Histoire" ( ce qui me donna beaucoup d'agréables et enrichissantes heures de travail et discussion avec des historiens de toutes obédiences ) , j'écrivis, dans un petit texte qui en était le programme , que la prétention que "tout soit Histoire" dissolvait l'Histoire "dans ce gigantesque "tout" passé qu'elle entend recomposer", et s'il est lègitime de vouloir écrire l'histoire des idées, des techniques, du commerce etc., apprenons d'abord, et d'abord seulement, la chronologie , c'est-à-dire les faits dans l'ordre où ils sont advenus , car l'Histoire, comme a dit Léopold Ranke, qui fut un très grand historien bien qu'allemand, " c'est ce qui s'est réellement passé".
   Rien n'est plus important à une civilisation , et surtout même aux ruines d'une civilisation, que l'écriture et l'apprentissage de  l'Histoire,  ce qu'il faut en enseigner, à qui, à quel moment, et ce billet trop bref ( la matière est vaste ! ) n'est qu'un aperçu de mes convictions, j'y reviendrai donc.

7 commentaires:

  1. L'Histoire ne vaut-elle pas un " H " ? okay, je retourne lire

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    1. Cette lettre était partie se mettre à l'abri de la chaleur, mais est revenue.

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  2. Jacques Bainville dans l'avant-propos à son Histoire de France revient sur l'ennui que lui inspirait cette matière au collège, et il poursuit :

    « Est-il vrai qu'il faille enseigner l'histoire aux enfants sans qu'ils comprennent et de façon à meubler leur mémoire de quelques dates et de quelque événements ? C'est extrêmement douteux. On ne s'y prendrait pas autrement si l'on voulait tuer l'intérêt. En tout cas, un âge vient, et il vient très vite, où l'on soupçonne que les hommes d'autrefois ressemblaient à ceux d'aujourd'hui et que leurs actions avaient des motifs pareils aux nôtres. On cherche alors la raison de tout ce qu'ils ont fait et dont le récit purement chronologique est insipide ou incohérent.
    En écrivant l'histoire de France, c'est à ce besoin de l'esprit que nous avons essayé de répondre. Nous avons voulu d'abord y répondre pour nous-même et à cette fin, dégager, avec le plus de clarté possible, les causes et les effets.
    (...)
    Nous nous sommes efforcés de montrer comment les choses s'étaient produites, quelles conséquences en étaient résultées, pourquoi, à tel moment, telle décision avait été prise plutôt que telle autre. Ce que l'on découvre, au bout de cette analyse, c'est qu'il n'est pas facile de conduire les peuples, qu'il n'est pas facile non plus de fonder et de conserver un État comme l'État français, et l'on en garde en définitive beaucoup d'indulgence pour les gouvernements.
    (...)
    Et, en comparant notre condition à celle de nos ancêtres, nous sommes amenés à nous dire que le peuple français doit s'estimer heureux quand il vit dans la paix et dans l'ordre, quand il n'est pas envahi et ravagé, quand il échappe aux guerres de destruction et à ces guerres civiles, non moins redoutables, qui, au cours des siècles, ne l'ont pas épargné.
    (...)
    Pourquoi juger la vie d'un pays d'après d'autres règles que celle d'une famille ? On peut écrire l'histoire à bien des points de vue. Il nous semble que l'accord général peut s'établir sur celui-là. »
    Jacques Bainville, Histoire de France, 1924.

    Est-il encore simplement possible d'enseigner l'histoire de France et l'histoire en France ? Voilà la question, tant la famille est divisée, tant l'histoire est plus que jamais livrée aux idéologues, tant les coteries anciennes et nouvelles cherchent à l'influencer, et de surcroît, depuis 1990, soumise aux politiques par les lois mémorielles.

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    1. Merci pour cette citation de l'excellent Bainville mais on ne peut discerner causes et effets qu'en suivant la chronologie, chronologie que connaissaient les lecteurs de Bainville, qui n'étaient plus à la maternelle.
      Quant à votre question, je pense qu'il n'est plus possible , dans ce triste pays, d'enseigner quoi que ce soit, sinon de la propagande pour analphabètes.

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  3. un très grand historien bien qu'allemand
    Une petite explication supplémentaire serait la bienvenue...

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  4. Bonsoir.

    Je me réjouis de vous voir traiter ce sujet qui m'a occupé par le passé et je me décide donc à commenter pour vous poser une question.

    Il me semble que le biais d'enseignement que vous critiquez est le reliquat de l'idéologie qui entourait la tentative historiographique structuraliste. C'est-à-dire en somme une école de pensée qui prétendait faire à la fois une histoire scientifique, et une science de l'histoire. Son fond hégélo-marxiste (science de l'histoire) tendit ensuite à privilégier l'étude des causes économiques des évènements historiques (histoire scientifique).

    Je vous suis sur le constat : cette tentative appauvrit grandement la discipline historiographique et on peut penser qu'elle la vide de sa substance pour au moins deux raisons : a) elle exclut tout ce qu'elle considère comme épiphénoménal, souvent au détriment des évènements diplomatiques et politiques, qui sont pourtant des évènements à part entière.
    b) elle tend à évincer le caractère diachronique de l'analyse au profit de grands tableaux, souvent socio-économiques, d'une période plus ou moins arbitrairement définie.

    Cependant, et c'est là ma question, faut-il pour autant abandonner l'idée d'une histoire scientifique? Qu'induit la réhabilitation de la diachronie pure pour le type même de la connaissance historique?
    Admettons bien sûr qu'on se sépare de la théorie de l'histoire, qu'on arrête de rechercher comme les hégéo-marxistes ses moteurs fondamentaux, et qu'on laisse pour ainsi dire le choix de l'objet d'étude et des outils conceptuels à l'historien.

    On pourrait être tenté de répondre en faisant appel à Dilthey et considérer seulement les raisons invoquées par les personnages historiques eux même. Ainsi on remet la science à sa place, synchronique et explicative, et on la distingue de l'Histoire. Mais ne pourrait-on pas également faire une sorte "d'histoire naturelle humaine", qui puisse tenter d'expliquer, non pas le cours de l'Histoire elle même, mais la cause de certains évènements dans leur dimension diachronique?

    Je pose la question en tout honnêteté et je n'ai pas d'opinion définitive sur le sujet.



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