david in winter

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mercredi 3 juillet 2013

Bouvard et Pécuchet : bêtes ou pas bêtes ?



 Disons-le d'emblée : il serait extrêmement malhonnête de porter un jugement rigoureux sur Bouvard et Pécuchet , œuvre inachevée  dont nous ne possédons que le début de la première partie, début publié sans avoir été revu ni corrigé par son auteur.
   Mais ce début est ample – 275 pages dans mon édition -- , et je trouve qu'il est un très grand livre, d'une conception audacieuse et  d'une construction sans défaut, empli de personnages parfaitement dessinés, et je le place au premier rang de l'œuvre de Flaubert, et même des romans français,  (premier ex-aequo, je précise quand même).
   Amusons-nous maintenant avec une question qui a titillé  bien des critiques : Bouvard et Pécuchet sont-ils bêtes ?
   Flaubert avait projeté de donner pour sous-titre au roman : "Du défaut de méthode dans les sciences", mais ce n'est pas seulement de méthode que manquent B. et P. ( même s'ils atteignent des sommets dans cette absence, si je puis ainsi m'exprimer ) , leur fait également défaut toute connaissance de base (ce qui est le fait de tout autodidacte ) , mais également le simple bon sens.
   Abordent-ils un nouveau domaine du savoir humain ? Ils se jettent sur un auteur A , qui dit blanc, puis aussitôt, par souci d'objectivité, sur un auteur B, qui dit noir, et invariablement, sans la moindre tentative d'analyse critique de A et de B, ils déduisent définitivement de cette contradiction que les deux auteurs sont dans le faux et que nous, pauvres humains, ne savons rien de vrai sur le sujet, mais pas un instant il ne leur vient à la pensée que A (ou B ) puisse dire vrai.
  Font-ils des expériences, horticoles ou chimiques ? Elles ratent, leur échec les décourage, sans qu'ils en tirent de leçon pour leur prochaine aventure.
  "Par leur curiosité, écrit Flaubert, leur intelligence se développa. Ayant plus d'idées, ils eurent plus de souffrances."
   Ces phrases figurent dans l'embryon de livre qui nous est parvenu; la seconde relève de la nature du sentiment, et je ne m'y arrête point, quant à la première... Il est parfaitement exact que la curiosité est la première manifestation du développement de l'intelligence, et même qu'elle y est nécessaire, j'ajoute volontiers qu'un être totalement dépourvu d'intelligence ne peut montrer la moindre curiosité ( ou goût de savoir, c'est pareil ), mais dans le cas de B. et P. , voyons-nous leur intelligence se développer ? A une dose infime, oui, dans les dernières pages écrites, ( et nous ne pouvons trop spéculer sur le terme où Flaubert avait prévu de faire aller ce développement ) mais, pour répondre à la question posée en fonction de ce que nous pouvons lire : si B. et P. ne sont pas irrémédiablement bêtes, ils sont quand même bien bêtas.
  Mais avec un charme certain, qui nous les fait aimer autant qu'ils peuvent nous irriter.

11 commentaires:

  1. Vous comprenez, bien sûr, que vous avez provoqué la question suivante : premier ex-aequo avec quelle oeuvre ?

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    1. Aïe !
      Je vois plusieurs dizaines d'ex-aequo ( Balzac est hors concours) mais nous en reparlerons.

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    2. Aïe!
      Si l'on met hors-concours Balzac ( et bien sûr mes propres romans ) , je vois plusieurs dizaines ( deux ? ) d'ex-aequo.
      Nous en reparlerons.

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  2. Je me demande si, par delà les personnages de Bouvard et Pécuchet ce n'est pas la manie ambiante de la "curiosité" qui irritait Flaubert.
    A cette époque, les sociétés savantes connaissaient un grand essor et même leur apogée.

    Ça me fait penser à Molière qui nous montrait un M. Jourdain ridicule afin de fustiger les désirs de noblesse de la bourgeoisie montante.

    De même qu'on peut trouver chez B et P des traits attachants, il n'est pas interdit de voir chez M. Jourdain un être avide d'améliorer ses connaissances. Il n'empêche que le ridicule de leurs personnages semble l'emporter sur l'estime dans l'esprit des deux auteurs.En admettant que ma comparaison ait quelque pertinence.

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    1. Je ne mettrais pas Bouvard et Pécuchet sur le même plan que M. Jourdain. Ce dernier est uniment ridicule parce qu'en réalité, au contraire des deux compères flaubertiens, il n'a aucune soif de connaissance : il désire simplement s'en parer, comme de rubans à ses poignets ou de boucles à ses chaussures, afin de parfaire le personnage qu'il voit dans sa glace. Au contraire, Bouvard et Pécuchet sont animés d'une vraie soif de connaissance, et ils ne cherchent aucune gloriole – c'est d'ailleurs ce qui, bêtes ou pas bêtes, les rend assez touchants.

      Du reste, je pense que Flaubert lui-même éprouvait de la tendresse et de la compréhension pour ses bonshommes, malgré ou peut-être à cause de leur ignorance et de leur peu d'intelligence. Et ils sont peu nombreux, les personnages qui peuvent se flatter d'inspirer ce genre de sentiment à leur créateur : Félicité, Dussardier, peut-être Charles Bovary – c'est à peu près tout, je crois.

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    2. Un jour, sur je ne sais plus quelle radio, sans doute à l'occasion d'une création sur scène du Bourgeois gentilhomme, j'ai entendu je ne sais plus qui raconter que M. Jourdain n'était pas ridicule, qu'il était touchant, émouvant par sa soif d'apprendre, qu'il fallait le plaindre parce que ses parents ne lui avaient pas donné d'instruction (comme il le leur reproche comiquement à une occasion dans la pièce).

      Les relectures modernes de pièces classiques, c'est une drôle d'affaire.

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    3. Ne vous sentez pas visé, Jacques. Ce moment de radio était époustouflant. Vous en auriez ri aussi.

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    4. La manie des "sociétés savantes" remonte au XVIIIème siécle ( savoureuses citations contre, ou sur l'abbé Baudeau ), pour M. Jourdain, je partage la position de Didier,
      en revanche je défendrai jusqu'à mon dernier souffle ma conviction que tout romancier a et doit avoir de la tendresse pour ses personnages, même ignobles, même ridicules.

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    5. C'est savoureux que ce soit vous qui disiez cela. Mais, comme vous dites, nous en reparlerons…

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    6. @Mat : J'ai déjà entendu ce genre de discours à la radio : ridicule. Comme le sont ces "relecteurs" du Cid qui disent que la problématique de Rodrigue peut être celle d'un jeune des cités alors que la pièce ne peut se comprendre qu'en l'inscrivant dans le cadre de la politique de Louis XIII et de Richelieu du moment.

      @ Michel et Didier : Le XIXe siècle vit, vers son milieu, se développer une foule de sociétés savantes jusque dans des petites villes (je fus un temps membre de la Société Dunoise d'archéologie, la quelle était quasi-moribonde mais me permit d'apprendre beaucoup sur l'histoire de Châteaudun grâce à la lecture de plus de cent ans de bulletins.).

      Évidemment, Flaubert a plus de "tendresse" pour ses personnages que n'en a Molière. Ce que je voulais dire c'est que par-delà les personnages c'est à une approche du savoir que Flaubert s'en prend.

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    7. J'ai toujours eu, Jacques, beaucoup d'estime pour ces sociétés, du moins celles qui se consacraient à l'érudition ( histoire et archéologie ) et leurs travaux demeurent précieux -- je voulais juste signaler que leur "mode" datait des années 1760...

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