david in winter

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dimanche 18 août 2013

Islamophobie, homophobie, tomatophobie : le sens des mots



   Je me refuse à accepter dans mon assiette la moindre tomate, ce qui fait de moi, selon la terminologie contemporaine, un tomatophobe.
   Ce mot est formé sur le suffixe phobe , fort en vogue aujourd'hui dans la classe politico-médiatique, et qui mérite que l'on s'y attarde.
  Phobe vient du verbe grec phobéin qui signifia d'abord "mettre en fuite", "effrayer " puis, plus tardivement, "être effrayé" (notons que Phobos est, lui, le dieu de l'épouvante). L'inversion de sens, en passant de la forme active à la forme passive, doit être remarquée : c'est  elle qui a assuré le succès postérieur de notre suffixe.
  Nous lisons ainsi sous la plume élégante d'Ambroise Paré : " Ceux qui estant mords de chiens enragés tombent en hydrophobie " ( cette hydrophobie, qui désigne ici la crainte de l'eau, est un symptome de la rage).
   Quelques siècles durant, phobe est resté discret dans la formation de notre vocabulaire, et c'est au XXème siécle seulement que nous voyons se faufiler dans le grand Larousse de 1935 un mot nouveau : xénophobie – qui ne désigne pas l'action de mettre en fuite les étrangers, mais d'en être effrayé ( ce qui n'est une action qu'avec indulgence ).
  C'est que les psys sont apparus, gens fortement intéressés à créer par la simple invention d'un vocable de nouvelles névroses afin d'augmenter leur clientèle, et dés lors nous voyons déferler les phobies : photophobie ( peur de la lumière ) , hylophobie ( -des forêts ) , tokophobie  (-d'accoucher) , tretraphobie (-du nombre 4) ou géphyrophobie (-des ponts), il en existe désormais plus d'une centaine, toutes formées sur des racines grecques, ou quasi-grecques.
  Mais si les guérisseurs à divan sont toujours actifs, ils ont été désormais supplantés dans le bruit du monde par la joyeuse bande politico-médiatique qui a réussi à occuper le terrain , et même tout le terrain, avec ces deux néologismes : islamophobie et homophobie.
   Formé à la fois sur un mot arabe signifiant "soumission"  et un mot grec – ce qui rappelle le mariage incestueux d'une carpe latine et d'un lapin grec cher à Alphonse Allais – le premier désigne donc la peur de la soumission, quant au second , qui s'introduit par le grec omos – soit:  "le même", "semblable"-- , il marque ainsi la peur du même. 
  Ce n'est pas seulement leurs étymologies qui séparent les phobies psy des phobies politiques, mais surtout le traitement réservé aux individus qui en sont atteints. Dans le premier cas, le trucphobe souffre d'une sorte de mal dont est responsable un traumatisme infligé in utero( le patient est une victime ), dans le second cas, l'individu tremblant devant la  soumission ou le même est coupable : il est donc désigné à la vindicte publique, exposé au pilori télévisuel et condamné à la damnatio memoriae.
  Quant à ma tomatophobie, puisqu'elle me conduit à préférer manger du pâté en croute plutôt qu'une baie visqueuse et gluante de la famille des solanées, elle est  une discrimination , et me voue ainsi aux flammes de l'enfer républicain, laïque et solidaire.

14 commentaires:

  1. Excellent exposé de la situation ! Sinon, votre tomatophobie vous fait un point commun avec Renaud Camus.

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  2. un ami me disait que le simple fait de dire je préfère la carotte au navet, faisait un adepte de la discrimination avec les inconvénients qui vont de pair.

    A l'époque, je pensais qu'il poussait l’exagération au stade ultime mais c'était avant, maintenant je me demande si sa pensée n'est pas en dessous de la vérité et votre démonstration excellente n'est pas fait pour me convaincre du contraire.

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  3. Pour ma part, je serais plutôt endivophobe, ce qui est très mal.

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    1. C'est noté et transmis aux cuisines.

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    2. Moi, c'est épinarophobe. Est-ce grave, Docteur ?

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  4. Est-ce la fièvre ? une petite coquille (l'omission d'un "à") dans une phrase m'a laissée un moment perplexe sur son sens, alors que cette bévue réparée, tout est limpide et fort à mon goût !

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    1. Merci aimable correctrice, mais en me relisant je ne trouve pas cette omission -- je suis conscient d'être un fort mauvais correcteur de moi-même.

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    2. Tout comme je le suis de mes propres envolées ! "formé la fois" me semble, je l'avoue, un rien incomplet :p

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  5. Dieu merci, je ne suis affecté d'aucune phobie et surtout pas de la première que vous évoquez. Ayant passé une bonne partie de mon après-midi à farcir des baies visqueuses et gluantes puis à en cuisiner un bon nombre de kilos afin d'en faire quelques litres d'excellente sauce, j'aurais été mal.

    Pour en revenir au fond, ne vaut-il pas mieux que les -phobes soient voués aux gémonies plutôt que traités comme des malades ? Mais encore faudrait-il établir clairement que l'on est un véritable -phobe, souffrant d'une sorte d'allergie ou animé de haine. La tendance actuelle à considérer comme -phobe toute personne qui manque d'enthousiasme à adopter l'attitude préconisée par la bien-pensance vis-à-vis de telle ou telle question me paraît absurde.

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    1. Phobein n'est pas "haïr", et l'agoraphobe ne hait pas les esplanades...
      Ce que j'attaque est la perte du sens, cette confusion du discours qui empêche toute discussion , car que peut-on opposer à ce qui n'est qu'imprécation ?
      Courage avec vos confitures ( si ce que vous faites en cuisine se nomme bien ainsi).

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  6. Sur le conseil de Blandine, j'ai corrigé une faute, et...patatras... ce billet de vendredi s'affiche à la date d'aujourd'hui!!!

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