L'annonce
présidentielle d'une rafale de nouvelles persécutions contre les fumeurs m'a
empli de rage, mais celle-ci est mauvaise conseillère, elle provoque
l'invective, l'injure, les noms d'oiseaux, c'est là un genre rhétorique où
excellait mon feu ami, Jean-Edern Hallier ( il m'emprunta un jour le Dictionnaire des injures de Robert
Edouard afin de mieux argumenter une demande d'argent à moi adressée),
pour ma part, je n'y trouve ni plaisir ni inspiration, et renonçant aux
fulminations ornées de cloportes
brenneux! et autres scolopendre mongoloïde! ou topinambour lubrique!, je
m'en tiendrai au récit historique
(j'y suis plus à l'aise).
--Ah zut!,
fit le Président en reposant le volumineux rapport dont il avait lu la première
page tout en lutinant future-concubine N°4, j'apprends ici que les gens meurent!
Homme
d'action, il convoqua aussitôt son fidèle conseiller.
--Fidéle conseiller,
nos experts et chercheurs prétendent que les gens meurent. Et... c'est embêtant
?
--Euh...,
--fidèle conseiller fouilla dans des dossiers—voilà... Selon un sondage réalisé
par un institut ami, 99% des ménagères de 25 à 49 ans sont hostiles à leur
propre disparition, 87% à la disparition d'un proche dont elles n'héritent pas,
3% à celle d'un parent à héritage et 100% à la mort des nourrissons du
Zimbabwe.
--Hmm
hmm... Voyons voyons... Si j'agis contre
la mort, ma courbe de popularité devrait, comme celle du chômage, remonter?
Vous en êtes certain?
"Bien.
Allons faire un discours.
Le
lendemain, le Président s'en alla donc faire un discours devant un petit
troupeau de Diafoirus torquemadesques fourbes, incultes et cupides, et, comme
c'était une période de réduction officielle des dépenses, il annonça une dépense
de un milliard et demi de monnaie du jour pour vaincre la mort. (Pourquoi,
puisque s'agissant d'argent fâcheusement absent des caisses, un milliard et demi plutôt que quinze ou cent
cinquante milliards? Seul un grand de ce monde pourrait répondre).
Les regards
des auditeurs s'illuminèrent de concupiscence, des mains se tendirent déjà, et
le Président allait remonter sur son scooter made in China, quand fidèle conseiller le retint par la manche:
--Mon
président, il faut dire aussi que vous allez vous attaquer aux causes du
funeste évènement.
--Les causes
? Ah oui, la peste bubonique, les ondes malèfiques, l'abus de tomates...
--Non
non..., c'est le tabac.
--Le tabac ?
Quelle drôle d'idée! Enfin, si vous y
tenez.
Et le
Président retourna vers les micros pour tonner contre (ainsi que disait Flaubert)
le tabac, les cigarettes, la pipe, les cigares, la chique, et ce que l'on
prise.
Puis vint
la routine, ce flot de mesures dont le Président maîtrisait désormais à
merveille l'énumération, -- interdictions, avertissements, mises en garde, incitations
à la délation, et enfin, coutumière cerise sur le gateau étatique :
augmentation du prix de vente.
--Bonne
journée, dit le Président en regagnant son palais social et solidaire, nous
voici débarrassé de ce bête souci de la mort. Fidèle conseiller , quelle va
être ma prochaine bataille?
--Selon un
sondage de (etc.), 86% des citoyennes âgées de
-- etc., je résume—se plaignent de leur vie.
--La vie ?
Tant d'opinions défavorables pour la vie ?
"Agissons. Demain, je prononcerai un discours contre et annoncerai...
P.S.-Depuis
plus d'un demi-siècle, je consomme avec constance trois à quatre paquets de
cigarettes par jour, et il me semble
être toujours vivant. Puis-je faire un procès à l'issue victorieuse aux
charlatans qui prétendent que "fumer tue" ?